Portrait de Pierre Michon, le 22 septembre 2007 aux « Rencontres de Chaminadour » à Guéret (Creuse, France). Copyright (c) 2007 David Farreny. Via Wikimédia
Portrait de Pierre Michon, le 22 septembre 2007 aux « Rencontres de Chaminadour » à Guéret (Creuse, France). Copyright (c) 2007 David Farreny. Via Wikimédia

Pierre Michon ou la peau du ciel

Une passion qui possède l’étendue d’un pays, Yvonne. Un paysage, le Périgord. Dans son dernier roman, Les deux Beune, Pierre Michon offre du grand art littéraire à hauteur d’humanité. 


Godot, celui qui ne vient pas. Michon, celui qui vient quand il veut. Et n’est pas roi qui veut ! Dans ce royaume, le pas est irrégulier. Il est difficile d’y entrer comme d’en sortir d’ailleurs. Il vient si lentement, notre roi, que l’incertitude même de sa venue est un plaisir étrange, une passivité qui confère à la prière, une patience optimiste, quelque chose comme une joie incertaine et secrète. Il est avare avec son peuple, et si généreux avec lui pourtant. Car la littérature, si on la conçoit grande, est à ce prix : celui de la rareté, d’une attente qui, à l’instar de la première phrase qui ouvre ces deux Beune, appliquée au narrateur s’étourdissant dans la contemplation de Jean le Pêcheur, va « jusqu’au vertige ». Le vent souffle fort sur ces hauteurs. Quitte à retourner une de ses observations non pas contre mais pour lui, Michon est de ceux, en somme, qui éternisent « le moment délicieux de la jeunesse où l’on commence à s’aviser que la littérature n’est pas seulement objet d’étude, mais chose vraie et plaisante. » La jouissance, dans ces contrées, ressemble à une phrase. « Longue, contournée, obéissant à des rites, des formes. Yvonne ne disait pas autre chose. Elle ne voulait pas autre chose. »

On s’amuse inlassablement du fait que celui qui s’est plu à s’imaginer « prof ou clodo » sans l’écriture, on sourit à l’idée que ce rigolo génial soit peut-être celui, parmi nos contemporains français (lauriers partagés avec un Quignard côté roman, Bailly côté récit), qui prennent la littérature le plus au sérieux. La légèreté est permise sur les sommets. L’errance est autorisée pour les virtuoses. Cette discordance avec le monde que la musique nous rend sous le nom de dissonance atteint même l’un de ses personnages : « C’était en cela que Jean dérapait : en cela qu’il était ce qu’on appelle un rigolo, c’est-à-dire un homme inapte à gagner sa vie ; mais qui de cette inaptitude a fait sa vie même ». Et l’on se demande si la pêche n’est pas une activité qui cherche à remonter autre chose que des poissons à la surface. La pêche est une conversation avec l’attente, l’envie, l’incertitude, l’Humanité, soi, le silence, la surprise aussi bien. Ainsi Jean allait-il « chercher sa clef dans une cache de la grange et sortait une ligne de l’appentis, maillait, plombait, montait à des hameçons de huit l’empile de laiton pour le brochet ; et ce faisant il priait à sa façon ; assis dans la courette était sur les Beune ; convoquait le brochet qui la veille à tel endroit lui avait emporté trois lignes et autant d’hameçons de huit, s’entretenait avec lui, comme toujours les hommes s’entretinrent avec ce qu’ils voulurent et n’eurent pas, en tous lieux et de toutes les façons, près des bassins de Versailles comme sur la Vézère jadis à Lascaux ».

Vertige, ce mot distillé dès la première phrase mérite d’être considéré. Tant c’est l’affaire qui nous occupe. Tant il est pareillement demandé, à ce qui est lu et a fortiori écrit, rien de moins que lui, le vertige. Il faut que ça tremble. Nos personnages ne connaissent pas d’autre milieu que ces eaux troubles. Comme une phrase soudainement se brise, notre protagoniste entend bien casser le mobilier, piller le trésor, renverser la table. Il prévient : « Le monde avait mis ses dentelles pour que je les froisse, il m’aguichait de toutes les façons ; le monde est une femme. » Autrement dit, il se dresse face au grand imprévu, il affronte le vacarme assourdissant en lui, comme si sa vie toute entière dépendait de cette victoire dont il hâte à la fois la violence et la venue. « Je vis du coin de l’œil mes deux lansquenets à leurs cartes, la longue visière héraldique penchée sur les petits carrés aux infinies combinaisons où il y a des dames et des rois, des valets. Je ne serai pas le valet. Je claquai la porte sur ce trafic. »

C’est toute la subtilité de cette partition que de tourner autour du phare sans épuiser son sujet ni son chant.

Quinte Flush Royale. Échec et mat. Le monde est une femme. Une reine inamovible, qui referme le monde sur elle au point de le suspendre, d’arrêter le temps et l’image, à partir de laquelle on peut lui dire oui, au monde, digne d’Aragon écrivant dans Blanche ou l’oubli « et ma vie à tâtons n’est que ce vain espoir de toi… ». Bérénice bricole un quotidien du côté de Castelnau. Bérénice vend des Marlboro à un jeune instituteur ivre de ses lèvres et de ce rouge coquin devenu la couleur de son âme. Le paradis à hauteur d’un comptoir, d’un rituel désespéré, d’un paquet de clopes. « Depuis le début de ces vacances ma visite quotidienne au tabac était comme entrer dans une chausse-trape qui faisait que mes jambes et mes mains tremblaient avant même de pousser la porte. » C’est son refrain, une rengaine, notre aria. Dans la première partie, le rêve était confisqué par un autre, un roi ignorant dont on méconnaissait le sort, dont on ne se savait pas tout à fait s’il retiendrait habilement ses privilèges, s’il conserverait jalousement son trône, sa position dans l’échiquier. Cet obstacle paraissait insurmontable : « il avait la John Deere, la caverne et Yvonne. » Mais la vie ne vaut-elle pas d’être démentie, ses pions déplacés, ses cartes redistribuées ? 

LA femme en abrite d’autres. Et c’est toute la subtilité de cette partition que de tourner autour du phare sans épuiser son sujet ni son chant, de peindre avec précision des typologies, de ne pas rabattre toute la lumière sur le foyer, de jouer seulement les plus belles notes, de maintenir en bon état son rythme. Prenons Hélène. À l’instar de la phrase chez Michon, sa manière d’être est simplement sublime, elle marie la fluidité et la ferveur. Elle a de l’allure. Mieux, elle possède un style reconnaissable entre tous. «  Ses yeux,  remarque l’auteur,  avaient la même précaution rêveuse que la main, le même abandon. Il souriait. Et elle aussi se mettait à sourire, avec lenteur et jusqu’au bout, mais son sourire à elle n’était pas cette peinture de guerre, cette réclame ou ce bouclier d’ivoire, peut-être les trois, accrochés en permanence sous les cheveux d’Indien ; il n’était pas figé, le sourire d’Hélène, il variait, sautait en un instant de la joie à la mélancolie, et de l’une à l’autre ses rides s’ordonnaient à merveille autour de cet arc-en-ciel de l’âme, changeant, vibrant : sa chair qui courait les Beune la nuit était là devant elle, elle s’émouvait de cette tangence fugace. Elle lui versait un rhum et le regardait boire. » Le cours logique et calme des choses s’arrête là où le désir commence. Le désir vient quand il veut… Rien ne protège le chroniqueur de la chair de ces rafales, de cette danse qui se déploie à égale distance de la joie et de la douleur. Quoi de plus têtu, intraitable, intransigeant que ce désir ? C’est l’expérience de sa détermination dont Mado fait brutalement, amèrement aussi, l’expérience. «  Elle me traita d’imbécile et, ce qui va toujours avec, de salaud ; elle me dit qu’elle s’était depuis longtemps doutée de quelque chose comme ça, d’une duplicité sans fond, d’une difformité de mon cœur ; qu’elle ne s’étonnait pas du tout à la réflexion que je me fusse toqué de cette vieille (…) Je ne disais rien mais je souffrais : car - ces lignes, je le crains, ne le font pas assez percevoir -, car j’aimais beaucoup Mado, quoiqu’elle m’exaspérât, elle était ma camarade, ma bonne camarade, ma petite copine comme on dit, c’est-à-dire mon garde-fou face aux imaginations lubriques, oui la petite monnaie qui nous permet de négocier avec la formidable banque des imaginations lubriques, mon passeport pour l’honnête clarté de ce monde ; je l’aimais, mais ce matin de Mardi gras, où ma difformité débordait avec celle de ce monde, je ne pouvais le lui dire : je souffrais donc de cette rupture, mais j’en étais aussi, follement, extraordinairement, heureux. » 

Le carnaval du cœur, les caprices de l’âme, le ciel imprévisible des sens… le narrateur a beau faire et dire, ce désordre général, cette versatilité… ont pour demeure et décor uniques le particulier. À propos de Mado, amoureuse contrariée donc, et d’Hélène, oreille attentionnée et amie attentive, on lit : « Elles étaient loin de février toutes les deux. Moi, j’avais dans la poitrine ce cœur de glace que février et mars à leur joint se refilent, et pour faire fondre, celui-là, il faut d’autres brasiers que les alexandrins. Je tournais ce cœur vers la fenêtre, j’y tournais mes yeux ; j’y voyais le brouillard ou le gel, et dans ce même brouillard ou ce même gel quelque part se tenait Yvonne. » Le désir, c’est peut-être ça, une lutte dont le résultat n’est jamais certain entre un épais brouillard et une vive clarté. L’auteur parvient à élargir ce brouillard à la géographie, et c’est le corps d’un territoire qui cette fois nous apparaît, les teintes d’un lieu se confondraient presque avec le ton de l’âme : « Je revois, appuie le narrateur,  ce brouillard. Je revois ce fourreau que tissaient les eaux perfides et tricoteuses de la Beune, et qui le long de la falaise montait gainer les peupliers, l’auberge, l’église. (…) J’entrai en lui et fut un autre : peut-être est-ce à la cause de tout ce qui suivit ; car les causes, c’est du brouillard. C’est comme les passeurs dans le brouillard ; on ne sait qu’ils passent que quand ils sont passé, quand ils inclinent vers vous leur grand chapeau, quand on a deux doigts de leur fer en travers de la gorge. »

Un biface, comme une phrase, ça se sculpte.

Le sens s’obstine. « Nous nous dévisagions comme on déshabille. Nos regards étaient du nylon tendu. Dans le mien le fer du désir sans masque. Le sien était fait de passion, de défi - et aucune surprise pour ma tenue, les peintures de guerre, le complet, tout cela allait de soi. » Il agrandit et modifie tout, le sens : le village, la vision, la chair.  Il rehausse le réel d’un cran, ou de plusieurs. Le corps, avisait Jean-Luc Nancy, « c’est là où on lâche pied ». Il ne triche pas. Il est immédiatement lui-même. Pour le meilleur, pour le pire. « Les corps, observait poétiquement ce philosophe, sont d’emblée dans la clarté de l’aube, et tout est net ». C’est cette netteté que nous retrouvons, toute nue, à travers la clarté conjuguée du verbe et des vivants lorsqu’ils le sont intensément, vivants. Le sens est comparé à « un biface », varié et variant, vivant, complexe, hérissé, composite, à la fois brut et soumis aux transformations… soit l’inverse d’une « salamandre au fond d’un puits ». Un biface, comme une phrase, ça se sculpte. Nous appelons ce procédé façonnage et notre auteur est passé maître dans cet artisanat. Qu’est-ce que cela fait, de tenir le lingot dans sa main ? « Elle avait toujours le corps immense que le désir donne à son objet. Tout m’était immense : ses traits énergiques, que démentait l’expose lascivité du léger double menton ; le rouge catin de ses lèvres, le bleu catin de ses yeux ; sa peau de crème fouettée. Sous la robe, l’orgeat. » Depuis Les Terrasses de l'Ile d’Elbe,  un autre prince des lettres, Giono, l’abonde : « Ce sont les sens qui rendent heureux, et non l'esprit spéculatif. Voilà les fondements de la culture. Il est nécessaire d'avoir un toit sur la tête, mais pas n'importe quel toit. Ou alors, qu'on ne nous parle plus du bonheur : qu'on comprenne une fois pour toutes que nos temps ont des fins inhumaines ; que nous avons lâché la proie pour l'ombre. Les grottes de Lascaux n'étaient pas n'importe quelles grottes. » Les grottes de Michon ne sont pas n’importe quelles grottes. Elles accueillent un miracle, Eros retrouvée au niveau de l’intime, une communion qui fait fi de tout sauf d’elle-même, une grâce qui se passe de Dieu mais emprunte sa lumière. « Le Présent se rencontrait enfin. Elle regardait le sol. Hic Futuna sum.  » Tandis qu’Yvonne regardait le sol, nous contemplons, après la peur, la peau du ciel. Février et mars ne sont pas de si tristes compères. Ils sont devenus, grâce à un magicien qui cache un musicien, d’inoubliables et souriants comparses. Ils creusent la nuit,  cueillent le jour. Le corps se lève. Comme un seigneur. La paix est avec lui. Un sanctuaire de plus pour la joie ? Depuis ce creux, dans les couloirs, on entend monter moins qu’un cri : une clameur, une consolation, un murmure. Un mot. Amen.